Nicolas Claidière
Laboratoire de psychologie cognitive
Aix-Marseille University, CNRS
13331 Marseille, France

Théories darwiniennes de l'évolution culturelle: Modèles et mécanismes

Thèse de doctorat

Thèse compléte au format pdf.

Résumé:

En ce deux centième anniversaire de la naissance de Charles Darwin (1809), de nombreux ouvrages mettent en perspective les travaux du célèbre naturaliste à la lumière des découvertes récentes en biologie, mais peu étudient les développements qu’a connus la théorie Darwinienne en sciences humaines au cours des dernières décennies.

Pourtant, depuis la fin des années 1970, l’analogie entre l’évolution biologique et l’évolution culturelle s’est développée de manière importante. L’objet de cette thèse est de réaliser une revue critique des principaux modèles Darwiniens de l’évolution culturelle, de montrer dans quelle mesure et de quelle façon l’évolution culturelle est analogue à l’évolution biologique et de proposer des instruments conceptuels et formels pour étudier l’évolution culturelle dans cette perspective. Trois ensembles théoriques distincts sont étudiés : la théorie mémétique, la théorie de la coévolution gène culture et la théorie de l’épidémiologie culturelle.

Pour analyser les relations qu’entretiennent ces différentes théories entre elles et avec les théories biologiques, il est utile de commencer par définir un cadre d’analyse qui nous sert de guide tout au long de ce travail. La méthode générale que nous développons dans le premier chapitre est fondée sur une approche naturaliste des phénomènes culturels développée par Dan Sperber et une analyse historique et conceptuelle des théories Darwinienne qui ont cours en biologie. Nous distinguerons parmi les conceptions Darwiniennes trois ensembles emboîtés : la pensée populationnelle, le modèle sélectionniste et le modèle des réplicateur (allant du plus large au plus restreint). A chacune de ces conceptions Darwiniennes correspond une théorie de l’évolution culturelle : la théorie de l’épidémiologie culturelle, la théorie de la coévolution gène culture et la théorie mémétique respectivement.

Partant de l’analogie la plus poussée entre l’évolution culturelle et l’évolution biologique, c’est-à-dire de la mémétique, nous élargissons progressivement le cadre Darwinien de notre étude en nous tournant successivement vers la théorie de la coévolution gène culture puis vers la théorie de l’épidémiologie culturelle.

La mémétique, fondée par Richard Dawkins, développe l’idée d’une analogie profonde entre l’évolution biologique et l’évolution culturelle. Elle repose sur l’idée qu’il existe dans le domaine culturel un mécanisme psychologique équivalent à la réplication en biologie. Nous montrons cependant de façon détaillée, dans le second chapitre, que le principal candidat, l’imitation, n’est pas assez fidèle pour jouer pleinement ce rôle. Le modèle mémétique pourrait être appropriée pour l’étude de phénomènes culturels particuliers, comme l’évolution du chant des oiseaux ou de la phonologie des langues. Cependant, il possède un domaine d’application relativement restreint et ne peut pas servir de base à une théorie générale des phénomènes culturels.

Une alternative à la théorie mémétique considère qu’un mécanisme de réplication n’est pas indispensable à la théorie Darwinienne tant que la sélection est un facteur dominant de l’évolution. La théorie de la coévolution gène culture développée en particulier par Robert Boyd et Peter Richerson part de cette idée et soutient qu’il existe plusieurs mécanismes psychologiques et forces propres au domaine culturel. Ces mécanismes participeraient au processus de sélection Darwinienne de la culture et conduiraient à une dynamique de l’évolution culturelle proche de celle observée en biologie. Tout en reconnaissant que la sélection des éléments culturels contribue à guider l’évolution culturelle, nous montrons, dans le troisième chapitre, que son importance est à relativiser et dépend d’autres forces et mécanismes qui jouent aussi un rôle important dans cette évolution.

Cela nous conduit à décrire et évaluer l’importance de ces mécanismes constructifs dans une dernière partie dédiée à l’étude de l’épidémiologie culturelle développée par Dan Sperber. Nous défendons l’idée selon laquelle les mécanismes psychologiques tendent à être modulaires et à maximiser la pertinence. Ces deux propriétés font que les mécanismes psychologiques transforment activement les inputs qu’ils reçoivent, donc qu’ils construisent les éléments culturels qu’ils transmettent. Le phénomène d’attraction, conséquence à l’échelle de la population de ces transformations successives, permet d’expliquer de manière originale la stabilité et l’évolution des éléments culturels. Attraction et sélection sont les deux sources complémentaires de la stabilité des éléments culturels.

L’évolution culturelle est donc à penser dans un cadre Darwinien, populationnel, où les modèles sélectionnistes et mémétiques ont une place, mais pas une place exclusive.

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